Interview d’Emmanuel Macron [hu]

Retrouvez l’interview d’Emmanuel Macron parue sur le site Internet hvg.hu.

Last year you said that the V4 countries treat the EU like a supermarket in that they profit from membership but are reluctant to share costs. Do you still have this view ?

J’ai dit : « L’Europe n’est pas un supermarché. L‘Europe est un destin commun ». J’ai d’ailleurs précisé que cela n’était pas un débat Est-Ouest, et je le crois toujours. Cette exigence vaut pour tout le monde. Au premier chef sur le respect de nos valeurs fondamentales. Il y a dans l’Union européenne un socle commun : sur le plan économique, le marché unique ; sur le plan politique, les valeurs humanistes ; sur le plan civilisationnel, un modèle commun, qui tient ensemble, à même hauteur d’homme, liberté individuelle, solidarité collective et diversité culturelle. Ce socle ne peut pas être fragilisé ou scindé : c’est un bloc. Sur le reste, on peut et on doit différencier notre action européenne, mais les valeurs doivent rester un bien commun. Dans le respect de celles-ci, nous avons une exigence collective de cohérence et de solidarité. On ne peut bénéficier du budget européen sans admettre la solidarité en matière migratoire par exemple. On ne peut chercher à réduire sa contribution au budget européen sans comprendre ce que le marché unique apporte par ailleurs. Si on veut tuer l’Europe, on continue comme cela. L’Europe n’est pas à sens unique : c’est un engagement réciproque, qui permet à chacun non pas de réduire sa souveraineté mais de l’augmenter.

France is pushing for an ambitious reform of the EMU. But apart from Slovakia, Visegrad countries do not belong to the monetary union and they don’t even have concrete plans to adopt the euro. What is the risk that Poland, Hungary and the Czech Republic will be marginalised in the future in the EU ?

Il faut sortir d’une vision où le renforcement des uns impliquerait l’affaiblissement des autres. L’euro a vocation à être la monnaie de tous les Etats membres. Et une zone euro forte, qui représente 85% du PIB de l’Union en tenant compte du Brexit, est dans l’intérêt de tous. Je ne vois là aucune contradiction, aucune marginalisation. Bien sûr, il y a des sujets de bonne articulation et chacun y veille : par exemple, l’union bancaire dépasse le cadre de la zone euro et nous y travaillons donc tous ensemble. Depuis la crise, nous n’osons pas nous réunir entre pays de la zone euro pour éviter le symbole de désunion : le résultat est que les discussions patinent et cela se fait au détriment de tous. L’important est que la zone euro reste ouverte à chacun, elle l’est en vertu du traité et elle s’est d’ailleurs considérablement élargie depuis le lancement de l’euro, passant de 11 à 19 membres. Et cela continuera car il n’y aura pas de vraie souveraineté économique, financière, commerciale européenne sans une monnaie internationale de référence comme l’euro.

The Court of Justice of the European Union last Friday ordered Poland to stop purging its supreme court judges. What will be the reaction of the EU if Poland will not comply with this verdict ? Could it affect payments for Poland from the new EU-budget after 2020 ? Why there was not a sufficient majority of EU Member States in the Council to go ahead with the art. 7 procedure against Poland ?

L’Union européenne est un projet politique fondé sur la règle commune. Le respect des arrêts de la Cour de justice est consubstantiel à l’appartenance à l’Union. Garantir leur autorité, c’est garantir la possibilité pour tous les citoyens européens de faire respecter leurs droits. Il ne m’appartient pas de répondre à des questions hypothétiques sur les choix à venir du gouvernement polonais. Je relève simplement que la Pologne s’est toujours conformée aux arrêts de la Cour de justice et qu’elle sollicite cette même Cour quand elle veut contester une décision ou un texte. S’agissant de la procédure de l’article 7, c’est à la fois une procédure d’alerte et de dialogue : je veux croire que le gouvernement polonais fera les gestes nécessaires pour répondre aux inquiétudes de la Commission et de ses partenaires. Si ce n’est pas le cas, nous continuerons à défendre sans faiblesse l’Etat de droit. Mais il est encore temps de faire les changements requis pour respecter nos valeurs et nos principes communs.

Do you support the move to trigger Article 7 against Hungary ? Do you think a country facing potential sanction proceedings under article 7 (such as Poland) will be barred from participating in a vote to impose sanctions against another (such as Hungary) ?

La situation de l’Etat de droit en Hongrie connaît des développements préoccupants. Plusieurs mesures pourraient altérer l’équilibre des pouvoirs, les lois récentes sur les ONG risquent de rendre beaucoup plus difficile leur activité. Certains de ces développements ont été mis en évidence par le rapport du Parlement européen. Le dire, s’en inquiéter, ce n’est pas administrer des leçons de l’extérieur, c’est défendre notre bien commun. On ne peut pas condamner le déficit budgétaire et pas le déficit démocratique ! Je ne me prononce pas sur la procédure et les règles de vote, ce n’est pas mon rôle. Je veux simplement souligner que cette procédure de l’article 7 ne vise pas d’abord à sanctionner mais à dialoguer et à alerter. Le gouvernement hongrois s’est d’ailleurs dit prêt à répondre aux objections du Parlement européen, j’en accepte l’augure. Nous sommes une famille européenne, meurtrie par l’histoire et enfin réunie : dans une famille, on partage des valeurs, on se dit les choses et on s’efforce de résoudre les problèmes.

Governments of Hungary and Poland are using disputes with Brussels as a proof for their voters that they are doing things right. Do you think pressure from outside can help return rule of law in these countries ?

Trouver un bouc émissaire, cela peut aider à court terme, mais cela prépare le pire à long terme. Je réfute l’idée d’une pression extérieure. L’Europe, c’est nous ! Ce n’est pas l’étranger. C’est une partie de nous mêmes, ce sont nos choix souverains, nos valeurs, notre identité. Quand l’Europe fait un chèque, on ne dit pas que c’est de l’argent sale. Et quand elle défend ses valeurs, elle deviendrait soudainement un ennemi lointain. Il ne s’agit pas de créer un rapport de forces, mais de vivre ensemble selon des principes de responsabilité et de solidarité.

You have repeatedly stressed that the path towards further integration, be it of the eurozone or of the EU as a whole, cannot be blocked by few countries that always say no. How do you view policies of the Czech Republic that refuses to consider the creation of a common budget for the eurozone or, for example, wants to shrink the level of the next multiannual EU budget ? Also, Czech government has recently changed its position regarding the development of common European defence and now says that it does not make sense to contribute to its financing from the EU budget.

Je pense en effet qu’une Europe où l’on attend chacun pour avancer est une Europe du sur-place. Et qu’une Europe qui n’avance pas est condamnée à mourir. Je respecte profondément les contraintes et les choix de chacun. La France n’a d’ailleurs aucune leçon à donner car, par deux fois dans l’histoire, en tuant la Communauté européenne de défense puis en 2005 en disant « non » au traité constitutionnel, nous avons bloqué l’Europe. Je propose deux principes simples pour débloquer l’Europe. D’une part, aucun Etat ne doit être exclu d’un projet : personne n’a le monopole de l’ambition européenne. La Slovaquie est dans l’euro, la République tchèque est dans Schengen et dans la coopération structurée permanente en matière de défense. Chacun doit pouvoir participer, dès le départ ou plus tard, à ces différentes coopérations. D’autre part, et c’est la contrepartie logique, aucun Etat ne doit pouvoir bloquer ceux qui veulent aller plus loin, plus vite. Je crois à une Europe de l’ambition ouverte. Et je suis convaincu que la République tchèque a envie de se situer dans ce cœur d’Europe qui avance et qui protège.

Year 2018 in Slovakia was year of murder of journalist writing about corruption at government level, about misusing EU funds, protests that was according to former Prime minister Robert Fico orchestrated by George Soros. How does these events affect Slovak position in EU and hopes to be a part of „core Europe“ in multi-speed Europe ?

Les assassinats de Jan Kuciak et de Martina Kušnírová ont beaucoup choqué, bien sûr en Slovaquie, mais aussi en France et dans le reste de l’Europe. Menacer, attaquer ou tuer des journalistes porte atteinte aux fondements de nos démocraties. Ce que je retiens, c’est la réponse du peuple slovaque qui, pour dire son attachement à liberté d’expression et à une presse libre, a brandi les drapeaux européens par milliers sur la place SNP. Cet attachement à l’identité européenne et à ses valeurs, c’est le cœur battant de l’Europe. Etre au cœur de l’Europe, ce n’est pas un statut, ce n’est pas une question de géographie. C’est une question d’ambition politique et cette ambition existe partout en Europe. C’est l’exemple qu’a donné la Slovaquie en adoptant l’euro ou en rejoignant l’espace Schengen. Il n’y a pas deux classes d’Etats membres, il n’y a pas l’Est et l’Ouest, les anciens et les nouveaux. Il y a des projets concrets, en matière de défense, de numérique, sur l’approfondissement de la zone euro, il y a des ambitions communes et ces coopérations doivent être ouvertes à tous ceux qui ont l’audace d’aller de l’avant. C’est cela le cœur d’Europe que je souhaite construire.

Hungarian PM Viktor Orban depicts you as his chief opponent ahead of the European Parliament elections next May. Do you agree with him in that regard ? What alliance will you lead into the elections ? And how can we tell who has won, Orbán or you ?

Je ne mène pas un combat de personnes et j’ai une bonne relation avec Viktor Orban, que je respecte personnellement et comme Premier ministre choisi par le peuple hongrois. Je mène en revanche un combat sans relâche pour les valeurs et l’identité de l’Europe. L’identité profonde de l’Europe, c’est un équilibre unique au monde d’ouverture et de protection. L’Europe naïve, l’Europe sans règles et sans frontières, cela conduit des peuples à décrocher, cela donne le Brexit. Ce n’est certainement pas ma conception des choses. Je veux une Europe souveraine et une Europe qui protège ses citoyens, défend ses valeurs et maîtrise ses frontières. Mais une Europe qui fait fi de la diversité des idées et des croyances, de l’indépendance de la justice ou de la presse, de l’accueil des réfugiés qui ont fui des persécutions politiques, c’est une trahison de ce que nous sommes. Partout en Europe, les peuples sont en réalité attachés à ces valeurs : c’est quand on les a piétinées qu’on a fait le malheur de notre continent en le précipitant dans la guerre. N’oublions jamais cela, nous n’en avons pas le droit. Ce combat dépasse largement l’horizon des élections européennes. Mais soyons clairs, il ne s’agit pas simplement de convoquer les valeurs et les grands principes : je me bats chaque jour pour une Europe des résultats, car on redonnera confiance en l’Europe en traçant une vision et en apportant des solutions. Je veux une Europe au service des européens. C’est ce que je fais jour après jour : sur le renforcement de la zone euro, l’Europe de la défense, les universités européennes et une agence de l’innovation, la protection du droit d’auteur ou celle des droits sociaux. C’est la seule victoire qui vaille.

Poland started a very vigorous diplomatic campaign the convince the US to establish a permanent military base in Poland. Washington should take a decision on this in spring. To what extend France as a NATO member is supporting this Polish initiative ? Is it complementary to the Franco-German initiative to develop a European autonomous defence ? Can Europe rely on the Trump administration for its security ?

Je suis profondément attaché à l’alliance entre l’Europe et les États-Unis. Je crois fermement que nous partageons encore la même vision et les mêmes idéaux. Entretenir un dialogue régulier et confiant avec Washington est la marque de ma politique étrangère : on me l’a même reproché, mais je continuerai. Il s’agit aussi d’une nécessité concrète pour nos opérations militaires et notre sécurité. Dans ce contexte, je considère l’OTAN comme le fondement de la défense collective de l’Europe. Mais comme je l’ai souligné, il est nécessaire que les Européens dépensent davantage et assument davantage de responsabilités pour leur propre défense. Dans ce contexte, ce n’est pas à moi de décider de l’affectation permanente de troupes américaines en Pologne. Je rappellerai seulement que lors du sommet de 2016 à Varsovie, l’OTAN s’est mise d’accord sur une position équilibrée entre dissuasion et défense et a décidé d’établir une « présence avancée renforcée » en Estonie, en Lettonie, en Lituanie et en Pologne, avec des forces fournies par les alliés sur une base continue. La France assume ses responsabilités dans ce contexte et contribue à cette présence. Les questions qui se posent sont les suivantes : cette demande d’une base permanente est-elle cohérente avec la position adoptée par l’OTAN à Varsovie ? Augmente-t-elle notre sécurité collective ? Démontre-t-elle une crédibilité accrue des Européens dans le domaine de la défense ? C’est à la Pologne d’y répondre, pas à la France. Ce que je sais, c’est que nous devons avancer ensemble sur le renforcement de la défense européenne, y compris dans nos choix industriels, et le développement d’une culture stratégique commune. Sans cela, l’Europe ne sera ni efficace ni crédible.

Dernière modification : 02/11/2018

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