Mot de l’Ambassadeur (22 mai 2018) [hu]

Bienvenue aux philosophes

Tout le monde se souvient des premières impressions de Saint-Preux, qui vient de débarquer à Paris et qui partage avec Julie, fasciné, le ton des conversations mondaines dans les salons parisiens : « L’on est d’abord enchanté du savoir et de la raison qu’on trouve dans les entretiens, non seulement des savants et des gens de lettres, mais des hommes de tous les états, et même des femmes : le ton de la conversation y est coulant et naturel ; il n’est ni pesant ni frivole ; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations ni des épigrammes : on y raisonne sans argumenter ; on y plaisante sans jeu de mots ; on y associe avec art l’esprit et la raison, les maximes et les saillies, la satire aiguë, l’adroite flatterie et la morale austère. » (Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloîse, seconde partie, Lettre XIV, dans Oeuvres complètes, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1947, p. 232-233).

Nous verrons bien cette semaine, si ce talent pour l’argumentation continue de satisfaire un public toujours plus exigeant.

Budapest accueille en effet le philosophe Jocelyn Benoist. Ce philosophe de 50 ans a prévu de disserter sur le retour au réel, qui caractériserait notre siècle, contrairement au précédent, lequel se piquait de métaphysique. Pas davantage que le public budapestois je ne suis un expert de Jocelyn Benoist, donc de la pensée bénédictine, et à ma connaissance ses ouvrages, comme Logique du Phénomène (Ed. Hermann) ne sont pas traduits en hongrois. Mais il est plaisant de lire qu’il aurait, pour illustrer le « Conceptualisme » dont il se fait le héraut, vanter les qualités d’un sorbet préparé par un glacier de la Via dei Gracchi en Italie. Ce sorbet « expose l’essence de la pomme, avec une spectaculaire exemplarité dans la particularité même de ce donné ». Soyons certains que la conférence de ce phénoménal analyste des phénomènes attirera les amateurs de pensée abstraite.

D’un autre côté, la philosophe Chantal Delsol est invitée dans le cadre d’un colloque consacré à l’avenir de l’Europe. Ayant longtemps collaboré avec la Faculté de Sciences politiques de l’Université Pázmány Péter de Budapest, Chantal Delsol connaît mieux la Hongrie. Elle n’ignore rien de l’inquiétude qui prévaut depuis longtemps, au cœur de l’Europe centrale, concernant les risques du « vivre ensemble ». Elle a très tôt alerté sur les risques d’une illusion, celle qui consiste à croire qu’un point de vue européen forgé en occident finirait par araser, harmoniser, réduire à une même surface plate, toutes les nuances et toutes les complexités du continent européen.

Dans la préface de l’un de ses livres, Chantal Delsol écrivait à propos de l’Europe : « Emportée par son concept, elle est devenue l’une de ces utopies que personne n’habite. »

Formons le vœu que, face à tant de fulgurance de l’esprit venue de France, personne ne perde pied et que les débats, tout conceptuels qu’ils puissent être, resteront portés par le sens du concret.

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Dernière modification : 22/05/2018

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