Mot de l’Ambassadeur (31 janvier 2018) [hu]

Modernité

Dans une revue mensuelle fondée en 1829, l’écrivain Robert Solé, né au Caire en 1946, confiait que pour lui, jeune élève appartenant à une minorité, ”le français représentait beaucoup plus qu’une langue : c’était une identité, une patrie.” Lorsqu’il s’est mis à écrire, la recherche obsessionnelle du mot juste correspondait à « une volonté de définir aussi exactement que possible un événement, une émotion, une couleur, un bruit, une odeur… » Cette exigence vis-à-vis de la langue représentera toujours le niveau le plus haut lorsqu’il s’agira de dire le monde, d’exprimer des idées claires et de nommer. On se souvient de l’émotion créée en Bretagne à Carnoët pour être précis, lorsqu’en 2005, des agriculteurs avaient dû détruire leurs récoltes d’orge ou de maïs pour faire place à une gigantesque migration de citadins venus assister à une rave. On remplaça donc le mot champ, jugé désuet, pour le substantif novateur ”site”, qui faisait sans doute plus ”moderne”.

Voilà le mot lâché. Comment être moderne ? Etre moderne ne consisterait-il pas à percevoir le pouls du monde, le rythme de la pensée, plutôt que de s’affubler de vocables bricolés à partir d’une novlangue vaguement dérivée de l’anglais ?

La mise en place d’une police de la parole ”fondée sur l’idée devenue dogme que tout énoncé conduit à un acte” (Philippe Muray) a toujours été la tentation des personnes inquiètes de leur survie. Certains mots faisant peur, on s’efforce de les moderniser ou de les interdire. Mais la modernité ne passe pas forcément par la transformation du sens des mots, comme si on pouvait ravaler la langue tel un immeuble haussmannien. Mallarmé, qui avait été sollicité en 1877 pour rendre hommage à l’un de ses maîtres, appelait dans « Le Tombeau d’Edgar Poe » à ”donner un sens plus pur aux mots de la tribu”. Telle semble aujourd’hui encore l’ambition qui pourrait consister à ”moderniser l’usage du français” : plus de sens, plus de pureté, plus de maintien dans l’usage de la langue avec son passé simple, si simple, son plus-que-parfait, si parfait, et son subjonctif, si objectif et subjectif à la fois.

Si un auteur comme Jorge Luis Borges est ”moderne”, n’est-ce pas parce qu’il tricote les arcanes de la scolastique médiévale, les méditations des sages talmudiques, les taxonomies de la Chine impériale et les cartographies du Baroque ? N’est-ce pas parce qu’il jouait avec des langues imaginaires, dans son univers de livres perdus et redécouverts, que le poète argentin demeure l’un des usagers les plus modernes de toutes les littératures ? Plaçons donc toute éventuelle ambition de moderniser la langue sous le haut patronage des écrivains qui respectaient les langues, et non sous la coupe de certains esprits qui voudraient, en recourant par exemple à la notion floue d’ ”inclusivité”, inventer des équilibres de genre là où il n’y en a pas. Pensons aussi au respect des pratiques linguistiques : dans une tribune publiée récemment par un journal dédié à la finance et dont la couleur du papier est celle du saumon, on pouvait lire cette invraisemblable qualification de la langue hongroise : « an obscure language ». S’agissait-il de la part des signataires de cet article d’une provocation ? D’une désacration ? D’un vertige néo-colonialiste ? Eh bien pour nous au contraire, qu’il s’agisse du hongrois ou du français, du finnois ou de l’ourdou, il semble que chaque langue recèle au contraire de la clarté, de la lumière et certainement beaucoup de sens. Etre moderne, c’est aussi, tout simplement, ne pas chercher à imposer une conception de la langue et de la littérature au monde entier.

Dernière modification : 31/01/2018

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