Témoignage de Mme Suzanne (Zsuzsanna) Varga (2ème partie)

1956-2016 - De la Hongrie vers la France

Retrouvez les témoignages, recueillis par l’Ambassade de France en Hongrie à l’occasion du soixantième anniversaire de la Révolution hongroise de 1956, de réfugiés hongrois accueillis en France.

Témoignage de Mme Suzanne (Zsuzsanna) Varga (2ème partie)

Retrouvez la première partie de ce témoignage ici.

JPEGAprès quelques jours Suzanne et son fiancé quittent le village frontalier pour rejoindre un camp de réfugiés près d’Innsbruck. Suzanne tombe sous le charme du Tyrol et des sommets enneigés qui en couronnent l’horizon : pourrait-on rêver mieux pour se marier ? On déniche un prêtre hongrois pour célébrer le mariage, réfugiés et habitants se démènent avec les moyens du bord pour trouver aux jeunes mariés des habits de cérémonie, et ceux-ci peuvent enfin échanger leurs vœux. Dans la joie du moment, une ombre passe cependant sur leurs cœurs : une pensée pour les absents de ce jour, leurs familles restées au pays.
Le jeune couple patiente dans le camp de réfugiés en attendant de connaître le pays où ils pourront bâtir leur vie. On leur propose de partir en France. Suzanne ne parle pas un mot de français et ne connaît guère de la France… que l’acteur Gérard Philippe ! Mais puisque la France est prête à les accueillir, les deux jeunes mariés acquiescent, reconnaissants.
Arrivés à Metz, en février 1957, Suzanne et son mari sont installés dans une ancienne caserne, aux bâtiments énormes aménagés pour accueillir les vagues de réfugiés hongrois qui s’y succèdent depuis déjà plusieurs semaines. Suzanne se sent immédiatement bien dans son pays d’accueil : même si elle ne la comprend pas encore, la mélodie de la langue française chante gaiement à ses oreilles. Elle découvre les plats français, les salades à la française, le vin français…
Le mari de Suzanne commence à travailler, comme apprenti. Les revenus du jeune couple sont très modestes. Suzanne, enceinte fait une fausse couche et doit être hospitalisée ; lorsque l’hôpital lui présente le montant des frais de prise en charge, elle est prise d’un fou-rire nerveux puis éclate en sanglots : la somme demandée est tellement extravagante par rapport au maigre salaire perçu par son époux qu’elle ne sait comment ils pourraient s’en acquitter ! Heureusement, l’intervention d’une des religieuses de l’établissement hospitalier, sœur Marie-Thérèse, permettra d’apaiser les craintes de la jeune femme qui se voyait déjà jetée à la rue.
De retour à la caserne, Suzanne n’est pas au bout de ses tracas. Entre certains membres de l’association franco-hongroise qui gère l’hébergement provisoire des réfugiés et ces derniers, tensions et jalousies se font jour : « vous, vous êtes gâtés et assistés, nous, quand nous sommes arrivés, personne ne nous a aidés, nous avons dû nous débrouiller par nous-mêmes » entend-elle. Suzanne et son mari sont sommés de quitter la caserne dans deux jours pour libérer la place. Suzanne fond à nouveau en larmes. Elle ne demande pourtant que peu de choses : un lit pour dormir et un toit au-dessus de sa tête…
C’est alors qu’arrive sur les lieux le préfet. « Il était chic, un vrai Français », se souvient encore Suzanne. Le préfet s’engage auprès du jeune couple à leur trouver un toit et tient parole. Des baraques du jardin botanique, où celui-ci conservait ses fleurs, ont été rachetées par la mairie qui y a aménagé cinq petits logements. Suzanne et son mari s’installent dans l’un d’entre eux. C’est sommaire, mais il y a quelques meubles (lit et armoire de caserne) et une cuisinière au charbon. Le jeune couple n’a pas plus d’exigence : Suzanne comme son mari ont été élevés dans des familles modestes, où l’on connaît le prix de son pain comme celui de son labeur. Ils en ont gardé une règle de vie : d’abord payer ce qu’on doit, ensuite seulement manger avec ce qui reste. Les jeunes mariés vivent chichement, se contentant du nécessaire et mettant patiemment de côté pour acheter des meubles. Suzanne sourit en évoquant cette période de sa vie : « nous étions jeunes, c’était excitant ». Un an après le couple emménage dans un logement social.
Les réfugiés hongrois construisent leur vie en France, y fondent une famille. Suzanne apprend vite le français, cette langue qui l’a immédiatement séduite à son arrivée. Sa mère lui envoie de Hongrie un grand dictionnaire hongrois-français et elle se récite des listes de mots appris par cœur. Elle écoute aussi beaucoup la radio et découvre les romans-photos, que les femmes de son quartier populaire s’échangent : si elle trouve ce genre d’histoires un peu trop mielleuses à son goût, « c’est très bien pour apprendre, car il se passe toujours la même chose ». Elle lit également en feuilleton « Autant en emporte le vent » qui fait alors fureur. Puis à la bibliothèque municipale avec ses enfants, elle emprunte livre sur livre et découvre la grande littérature française : Balzac, Stendhal, Hugo, Zola : « Nana » la marquera tout particulièrement, car « c’est comme dans la vraie vie ».
Lors de déjeuners chez des amis français, elle découvre les recettes françaises, qu’elle reprend à son tour, en les agrémentant parfois d’un peu de paprika à la hongroise.
Plus tard, bien plus tard, Suzanne reviendra en Hongrie, son pays natal. Mais elle ne renoncera jamais à la langue française, qu’elle continuera à pratiquer jusqu’à ce jour. Et elle n’oubliera jamais sa vie en France, et l’accueil que la petite réfugiée y avait reçu, il y a soixante ans.

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Dernière modification : 25/11/2016

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