Témoignage de Mme Suzanne (Zsuzsanna) Varga (première partie)

1956-2016 - De la Hongrie vers la France

Retrouvez les témoignages recueillis par l’Ambassade de France en Hongrie à l’occasion du soixantième anniversaire de la Révolution hongroise de 1956 de réfugiés hongrois accueillis en France.

Témoignage de Mme Suzanne (Zsuzsanna) Varga

JPEGEn octobre 1956 Suzanne (Zsuzsanna) est lycéenne et prépare – sans grand enthousiasme – son baccalauréat. Elle a grandi dans la Hongrie communiste d’après-guerre, marquée par la crainte de la police politique ; elle a appris, tout enfant, à surveiller ce qu’elle disait en public, dans les magasins, dans la rue ; à la maison, jamais on n’évoque de sujet politique devant les enfants car « même les murs ont des oreilles ».
Et pourtant, en ce mois d’octobre 1956, des rumeurs folles commencent à circuler dans la cour du lycée de Suzanne : quelque chose est en train de se passer, les étudiants déclament les douze points de Petőfi, comme en 1848 un parfum de révolution flotte dans les rues de Pest et de Buda, on rêve de liberté d’expression, on crie « Les Russes dehors »…
La jeune Suzanne assiste en témoin à la Révolution en marche. Si elle ne prend pas elle-même les armes, elle vibre à l’unisson du peuple hongrois, qui se réveille à la liberté, et a conscience de vivre un moment fantastique, presque irréel, inimaginable il y a encore quelques jours, et que vient symboliser la mise à bas de la statue de Staline. Suzanne est frappée par la manière dont se déroulent les événements : pas de vols, pas de pillages, pas de débordements de foule.
Et puis les Russes reviennent, depuis la route de Szentendre les chars déferlent sur Buda et Pest, éteignant les espoirs des révolutionnaires hongrois dans le sang. Le pouvoir communiste réaffirme son emprise, la répression s’installe.
Dans ces heures sombres, Suzanne n’envisage pourtant pas d’elle-même de quitter la Hongrie. C’est son fiancé qui la convaincra : celui-ci est en effet appelé sous les drapeaux pour effectuer son service militaire et craint d’être envoyé en Union soviétique comme d’autres conscrits ; il se cache chez les parents de Suzanne pour éviter de recevoir sa convocation en mains propres et ne voit d’autre issue que de partir à l’étranger. Il réussit à convaincre Suzanne de l’accompagner en lui disant : « Si tu veux être ma femme, viens avec moi » ! Mais comme le raconte plus tard celle-ci, ce qui achève de la décider… est l’idée d’échapper ainsi aux examens du baccalauréat qu’elle n’a aucune envie de passer !
Les deux jeunes amoureux décident de partir à la période de Noël, en misant sur un relâchement de la surveillance pendant les fêtes. Ils partent un froid matin, à l’aube. Suzanne a un dernier moment d’hésitation : elle est si bien dans son lit douillet, et dehors il fait si froid…
Les deux jeunes gens prennent le train avec l’intention de descendre à une station proche de la frontière autrichienne ; ils quittent leur wagon avec sur eux plusieurs couches de vêtements enfilés les uns sur les autres, car ils n’ont pas pris de bagage pour ne pas éveiller l’attention. Dans la petite gare, où ils se dirigent vers le buffet, ils croisent quelques soldats : Suzanne a l’impression que ceux-ci les fixent drôlement.
Alors qu’ils ne savent guère comment poursuivre leur périple, le machiniste d’un train de marchandises aborde les deux jeunes gens visiblement désemparés et les fait monter dans sa locomotive. À quelques kilomètres de la frontière autrichienne, Suzanne et son fiancé sautent du train en marche, dans la neige qui amortit leur chute. Il faut à présent marcher dans la nuit, au bord de la route, où parfois passent des patrouilles motorisées. En entendant celles-ci approcher, les fugitifs se jettent dans le fossé rempli de neige. Dans la nuit et le froid, Suzanne ne peut s’empêcher de penser qu’elle serait mieux dans son lit…
Enfin arrivés dans un village, dont tous les chiens se mettent aussitôt à aboyer à pleine voix, ils toquent aux portes, essuient quelques refus derrière les volets clos… Enfin une vieille dame les fait entrer ; Suzanne et son fiancé se réchauffent près du feu, humant la bonne odeur de soupe chaude que leur hôtesse a mis à réchauffer. Enfin quelques moments de détente. Et enfin un lit ! Un énorme lit en bois, qui sent bon le maïs, recouvert de deux ou trois duvets épais et bien chauds au creux desquels il fait si bon s’endormir.
Les deux jeunes gens attendent toute la journée suivante chez leur hôtesse : dans chaque maison du village il y a des candidats au départ, il faut attendre la nuit, un groupe d’une vingtaine de personnes partira ce soir, guidé par un gars du village à travers champs.
Suzanne n’a pas l’habitude de marcher dans la neige, elle trébuche à chaque pas mais elle tient bon. Enfin le guide leur indique qu’ils sont en Autriche. Le petit groupe continue à avancer. Un garde-frontière vient à leur rencontre : hongrois ou autrichien ?
Lorsque le garde se met à parler, Suzanne ne comprend pas ce qu’il dit, mais elle sait que ce n’est ni du hongrois, ni du russe : elle est en Autriche ! Les réfugiés embrassent le garde-frontière qui les mène dans un petit village autrichien tout proche. Le soir ils dorment chez des habitants qui leur ont préparé une chambre. Cela sent bon la lavande, le thé, le chocolat. Ils sont libres. Ils ignorent encore de quoi leur avenir sera fait, mais qu’importe, ce soir ils goûtent silencieusement ce sentiment de tranquillité et de paix qui les envahit dans ce petit village autrichien où les cloches sonnent pour appeler les fidèles à la messe de minuit.

(à suivre ici)

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Dernière modification : 25/11/2016

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